La Cuirasse aux 19 pistolets : l’armure de l’enfer…

Chez STURMBRECHER, nous avons un faible bien documenté pour les objets qui refusent d’être rangés dans une seule case. Le bouclier-lanterne, l’épée-pistolet, la dague à main gauche percée d’un canon… … ces hybrides qui hésitent entre protéger et frapper nous fascinent autant qu’ils nous interrogent, parce qu’ils disent quelque chose de précis sur l’état d’esprit des combattants qui les ont commandés ou fabriqués. Alors quand nous avons découvert cette cuirasse, nous n’avons pas pu passer notre chemin.
La pièce a été retrouvée à Bordeaux en 1917, sans que les sources consultées précisent les circonstances de cette découverte. Elle est en acier, elle pèse une trentaine de kilos, et elle embarque dix-neuf pistolets enchâssés dans le métal du plastron et du dossier. Les pistolets sont regroupés en batteries de quatre ou cinq ; chaque batterie se déclenche simultanément par pression sur un tenon ou un levier qui libère d’un coup tous les chiens du groupe, armés au préalable à l’aide d’un crochet coulissant sur une chaîne. Ce qui est génial c’est que l’ensemble comprend également une paire d’étriers contenant deux pistolets supplémentaires, actionnables par simple traction sur une sangle pour couvrir une fuite ou répondre à une attaque par-derrière.
Les 19 pistolets de la cuirasse ne constituent en réalité qu’une partie du système. L’ensemble complet livré avec la pièce comprend également les deux étriers armés et deux sabre-taches, ces poches de selle portées au harnachement, elles aussi équipées de pistolets. C’est ce système dans sa totalité que Sumner Healy détaille en 1922 dans le magazine Outers, et c’est lui qui totalise les 39 coups disponibles avant tout rechargement.
Trente-neuf coups. À une époque où le cavalier ordinaire partait au combat avec deux pistolets à rouet logés dans ses fontes, ce chiffre donne le vertige.
Pour mesurer ce que représente un tel objet, il faut se souvenir de ce qu’est la cuirasse au XVIIe siècle. Elle tient le terrain parce qu’elle répond à une menace précise. Les armuriers la testaient en tirant réellement une balle de mousquet dans le métal avant toute livraison, d’où l’expression « à l’épreuve », qui désigne cette validation concrète et rien d’autre. Le poids qui en résulte dépasse souvent les quarante kilos au XVIIe siècle, contre vingt-cinq à trente pour les armures de la génération précédente. On portait du métal épais pour arrêter les balles, et voici qu’un artisan inconnu pousse le raisonnement dans sa direction inverse : ce même métal allait désormais en expédier… c’est beau et c’est bourrin !
Chez nous, cette logique parle directement. Nos maîtres d’armes allemands nous ont transmis quelque chose que les traités médiévaux formulent sans détour : un bon combattant ne choisit pas entre la défense et l’attaque, il les fusionne. La tradition germanique des arts martiaux historiques a toujours eu cette qualité particulière, une appréciation à la fois raffinée et brutale de l’efficacité, qui ne s’embarrasse pas d’élégance superflue quand la situation l’exige. Cette cuirasse, dans sa brutalité d’ingénieur, nous parle cette langue.
La cohérence tactique de la pièce n’a rien d’absurde. Les reîtres allemands avaient bâti dès le XVIe siècle toute une doctrine autour de la densité de feu, avec des escadrons de quinze à vingt rangs de profondeur, avec, comprenons le bien, chaque rang qui s’ébranle successivement pour tirer à portée avant de se reformer à l’arrière de la formation. Dans cette logique, multiplier les coups disponibles sur le corps même du cavalier relève d’une réflexion militaire sérieuse, quelle que soit l’étrangeté de la solution retenue.
Ce qui nous saisit pourtant, c’est le caractère limite de l’objet, presque désespéré dans sa conception. Les dix-neuf pistolets enchâssés dans le métal sont des coups uniques : tirés, ils sont inertes, et rien dans la mécanique décrite ne permet un rechargement rapide sous pression… donc, comment ça fonctionne ? Toute la logique repose sur une saturation ponctuelle comme submerger l’adversaire dans un instant de feu massif, peut être avec cinq frères d’armes cote à cote pour tenir une fenêtre de quelques secondes où le porteur devient brièvement invulnérable. Cette armure n’a pas été pensée pour un engagement ordinaire, ça semble différent. Elle laisse à penser que sa fonction permettrait de survivre à une embuscade, à une mêlée serrée, une truc galère et compliqué, limite corps à corps, ces instants denses où il n’y a plus le temps de rien sauf de tout tirer en même temps. Kablaammm…
Une question pratique se pose d’ailleurs naturellement à qui s’intéresse aux armes et à leur usage réel : comment chargeait-on un tel engin ? Un pistolet à rouet demandait environ une minute pour être chargé, amorcé et mis en état de tir. La procédure passait par la bouche du canon : poudre noire versée et tassée à la baguette, bourre, balle, nouveau tassement, amorçage du bassinet. Dix-neuf canons enchâssés dans une cuirasse rigide portée sur le corps rendaient cette opération proprement impossible à réaliser seul dans cet état. La pièce était donc nécessairement préparée avant l’engagement, probablement démontée ou avec l’aide d’un armurier, et les canons chargés un par un avant que le combattant ne l’endosse. Ce détail dit beaucoup sur la nature de l’objet : on ne partait pas en patrouille avec cette cuirasse c’est certain. La pièce a appartenu à Charles Noé Daly, antiquaire et consul américain à York (Ontario), mort en 1933. Sa collection comptait plus de mille pièces, parmi lesquelles une selle de Guillaume d’Orange et un pistolet de l’amiral Nelson ; l’ensemble partit aux enchères à Ottawa en 1935. Où se trouve aujourd’hui cette cuirasse ? Personne ne semble le savoir, et ce silence est presque aussi étrange que la pièce elle-même.

